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En transition vers le chômage de masse ? (Dixit The Economist) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Transitio   
Samedi, 26 Avril 2014 15:52

 

 

Je vous recommande tout particulièrement la lecture attentive de cette traduction d’un article publié le 18 janvier 2014 sur le site du très sérieux journal The Economist . Celle-ci m’a demandé beaucoup de peine, mais je me suis vraiment accroché, tant le sujet traité est vraiment important.

 

Son titre est évocateur "The future of jobs - The onrushing wave", "L’avenir des emplois – la déferlante en approche".

 

Vous voulez savoir si votre emploi ou celui vers lequel se dirigent vos enfants fait partie des 47% qui risqueront de disparaître dans les deux prochaines décennies  du fait de leur ouverture à l’automatisation? Alors lisez cet article !


Vous voulez savoir pourquoi cette dernière mutation de nos sociétés sera différente des précédentes, lorsque les paysans devenaient ouvriers, puis les ouvriers des employés de services, etc ? Alors lisez cet article !


Lisez cet article important, et ma conclusion à la fin. Wink

Nota : Je me suis permis d'insérer des liens et des photos qui ne sont pas dans l'article d'origine(Y compris le "pdf" du livre de Keynes).


 

L’avenir des emplois

La déferlante en approche

L'innovation technologique précédente a toujours offert plus d'emplois à long terme, pas moins. Mais les choses peuvent changer.

18 janvier 2014 | De l'édition imprimée


En 1930, alors que  le monde "souffrait ... d'une mauvaise passe de marasme économique", John Maynard Keynes écrivit un essai largement optimiste, "Perspectives économiques pour nos petits-enfants". Il imaginait une voie médiane entre la révolution et la stagnation qui rendrait les petits-enfants beaucoup plus riches que leurs grands-parents. Mais le chemin n’était pas sans dangers.


L’un des soucis que Keynes considérait comme une "nouvelle maladie" était le "Chômage technologique ... résultant de la découverte de moyens d’économiser l'utilisation de la main-d'œuvre, distançant de vitesse la possibilité de trouver de nouvelles usages pour le travail». Ses lecteurs pouvaient n’avoir jamais entendu parler de ce problème, mais ils devaient être certains d'en entendre parler beaucoup dans les années à venir, disait-il.


Pour la plupart, il n’en fut rien. De nos jours, la majorité des économistes rejette avec assurance de tels soucis. Ils affirment qu’en augmentant la productivité, une automatisation qui économise l'utilisation de la main-d'œuvre augmentera les revenus. Cela générera de la demande pour de nouveaux produits et services, qui à leur tour créeront de nouveaux emplois pour les travailleurs déplacés. Penser autrement signifie que l’on sera affublé du sobriquet de luddite, le nom pris par les travailleurs du textile du 19ème siècle qui brisèrent les machines qui prenaient leurs emplois.


Durant la plus grande partie du 20ème siècle, ceux qui soutenaient que la technologie créait de plus en plus d'emplois et de prospérité semblaient avoir gagné le débat. En Grande-Bretagne, les revenus réels avaient à peine doublé entre le début de l'ère commune et 1570. Ils triplèrent de 1570 à 1875. Ils ont plus que triplé de 1875 à 1975.  L'industrialisation n'a pas fini par éliminer le besoin de travailleurs. Au contraire, elle a créé des capacités d’emplois suffisantes pour absorber l'explosion démographique du 20ème siècle. La vision de Keynes, que tout le monde serait beaucoup plus riche dans les années 2030 est en grande partie réalisée. Sa croyance que chacun travaillerait seulement 15 heures ou presque par semaine n’est pas advenue.


Quand le dormeur s’éveille

Pourtant, certains craignent à présent qu'une nouvelle ère de l'automatisation rendue possible par des ordinateurs de plus en plus puissants et capables, pourrait évoluer différemment. Ils partent du constat que, partout dans le monde riche, tout est loin d’aller pour le mieux dans le monde du travail. La nature de ce qu'ils considèrent comme une crise du travail, provient du fait que dans les pays riches, les salaires du travailleur moyen, corrigés du coût de la vie, restent stagnants. En Amérique, le salaire réel a à peine bougé au cours des quatre dernières décennies. Même dans des pays comme la Grande-Bretagne et l'Allemagne, où l'emploi a atteint de nouveaux sommets, les salaires ont stagné depuis une décennie. Des études récentes suggèrent que c'est à cause de la substitution du capital au travail rendue plus attrayant grâce à l'automatisation ; qui a eu pour résultat depuis les années 80, que les propriétaires de capitaux ont capté de plus en plus de revenus au détriment de la part revenant aux travailleurs.


Dans le même temps, même dans des endroits relativement égalitaires comme la Suède, l'inégalité parmi les salariés a fortement augmenté, la part allant aux revenus les plus élevés ne cessant de croitre. Pour ceux qui ne constituent pas l'élite, affirme David Graeber, un anthropologue à la London School of Economics, une grande part du travail moderne ne consiste qu’en d’abrutissants « boulots à la con » de niveaux bas et médiums, de séances devant écrans qui servent simplement à occuper des travailleurs pour lesquels l’économie n'a plus grande utilité. Garder les employés, soutient M. Graeber n'est pas un choix économique ; c'est quelque chose que la classe dirigeante fait pour garder le contrôle sur la vie des autres.


Quoi qu'il en soit, la combine peut assez tôt devenir une façon de s’affranchir du chômage. Il existe déjà une tendance à long terme vers des niveaux inférieurs de l'emploi dans certains pays riches. La proportion d'adultes américains qui participent à la force de travail a récemment atteint son plus bas niveau depuis 1978, et bien que cela soit dû aux effets du vieillissement, cela ne l’est pas complètement. Dans un récent discours qui a repris en partie la trame des "possibilités" de Keynes, Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor américain, a examiné les tendances de l'emploi chez les hommes américains entre 25 et 54 ans. Dans les années 1960 seul un sur 20 de ces hommes ne travaillait pas. Selon les extrapolations de M. Summers, dans dix ans le nombre pourrait être de un sur sept.


C'est une indication, explique M. Summers, que le progrès technique prend de plus en plus la forme "d’un remplacement du travail par le capital". Il pourrait y avoir beaucoup plus pour ce capital à faire dans un proche avenir. Un papier publié en 2013 par Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, de l'Université d'Oxford, a montré le fort risque que les emplois deviennent automatisés dans 47% des catégories professionnelles dans lesquelles le travail est habituellement classé. Cela comprend la comptabilité, le travail juridique, rédaction technique et beaucoup d'autres professions de cols blancs.


Répondre à la question de savoir si une telle automatisation pourrait conduire à un dommage durable pour les travailleurs, implique de s'intéresser de près à l'expérience passée, à la théorie et aux tendances technologiques. La représentation résultant de cette constatation est des plus complexes. C’est aussi plus problématique que ce que nombre d’économistes et de politiciens ont été préparés à admettre.


La tour du ciel*

(*NDT: La Tour du Ciel est un roman de science fiction de Ursula K. Le Guin dont l'intrigue tourne autour d'un personnage dont les rêves modifient la réalité)

Les économistes prennent pour acquis la relation entre l'innovation et le niveau de vie, en partie parce qu'ils croient ce point de vue justifié par l’histoire. L’Industrialisation a clairement conduit à d'énormes augmentations de revenus et de niveau de vie sur le long terme. Pourtant, la route vers la richesse a été plus rude que ce qu’il est souvent admis.

 

En 1500, environ 75% de la population active travaillait dans l'agriculture britannique. En 1800, ce chiffre était tombé à 35%. Lorsque le passage aux manufactures a démarré au cours du 18ème siècle, il s’est réalisé massivement sur de petites échelles, que ce soit à la maison ou dans un petit atelier ; l’emploi dans une grande usine était une rareté. A la fin du 19ème siècle d’énormes usines dans des villes industrielles massives étaient devenues la norme. Ce grand changement a été rendu possible par la mécanisation et les machines à vapeur.

 

Les entreprises industrielles combinaient le travail humain avec de grands équipements coûteux. Pour maximiser le rendement de machines onéreuses, les propriétaires d'usines ont réorganisé les processus de production. Quelques taches répétitive ont été confiées aux travailleurs, souvent la fabrication de composants de produits finis plutôt que de pièces complètes. Les patrons ont imposé un calendrier serré et une stricte discipline aux travailleurs, afin de maintenir le rythme de production. La révolution industrielle ne portait pas simplement sur le remplacement du muscle par la force motrice de la vapeur ; la question était de remodeler les emplois eux-mêmes, comme des composants définis, à la façon de rouages dont les machines à vapeur avaient besoin dans le système de fabrication.

 

Concernant la façon dont les anciens emplois ont été changés ; et les nouveaux créés ; Joel Mokyr, un historien de l'économie à l'Université Northwestern en Illinois, explique que la complexité des machines, les techniques et les chaînes d'approvisionnement de l'époque, demandaient une grande attention. Les travailleurs qui ont fourni cette attention ont été bien récompensés. Comme les études de Lawrence Katz, de l'Université de Harvard, et de Robert Margo, de l'Université de Boston, le montrent, l'emploi dans le secteur manufacturier a diminué. Alors que l'emploi a augmenté pour les travailleurs hautement qualifiés et les travailleurs non qualifiés, au détriment de ceux des ouvriers. Il s'agit là de la perte dont les Luddites, tout naturellement mais pas efficacement, s’étaient inquiétés.

 

Avec les travailleurs peu qualifiés beaucoup plus nombreux, au moins pour commencer, le sort de l'ouvrier moyen au cours de la première partie de ce grand bouleversement industriel et social ne fut guère heureux. Comme le fait remarquer M. Mokyr, "les conditions de vie ne se sont pas améliorée tant que cela entre 1750 et 1850." Sur 60 ans, de 1770 à 1830, la croissance des salaires britanniques, corrigés de l'inflation, fut imperceptible parce que la croissance de la productivité a été limitée à quelques secteurs. Ce n'est qu'à la fin du 19ème siècle, lorsque les gains furent répartis sur l'ensemble de l'économie, que les salaires ont enfin progressé en ligne avec la productivité (voir le tableau ci-dessous).


Avec les réformes sociales et de nouveaux mouvements politiques qui ont donné la parole aux travailleurs, cette croissance plus rapide des salaires a aidé à répartir les avantages de l'industrialisation dans de plus larges segments de la population. De nouveaux investissements dans l'éducation ont fourni une offre de travailleurs pour les emplois plus qualifiés qui se  créaient en grand nombre. Ce changement a continué dans le 20ème siècle jusqu’à ce que l'éducation universitaire soit devenue de plus en plus courante.


Claudia Goldin, économiste à l'Université de Harvard, et M. Katz ont écrit que les travailleurs étaient dans une "course entre l'éducation et la technologie» au cours de cette période, et que pour la plupart, ils ont gagné. Malgré cela, ce n'est qu'à "l'âge d'or", après la seconde guerre mondiale, que les travailleurs du monde riche ont pu se garantir une réelle prospérité et qu’une vaste classe moyenne de propriétaires est apparue pour dominer en politique. Dans le même temps, le communisme, un héritage de la première ère d'industrialisation dure, a maintenu dans la pauvreté des centaines de millions de gens dans le monde entier et les effets de l'impérialisme conduit par l'industrialisation européenne ont continué à être ressentis par des milliards de gens.


Les impacts du changement technologique prennent leur temps pour apparaître. Ils varient aussi énormément d'une industrie à l'autre. Malgré le fait que dans beaucoup de modèles économiques simples, la technologie associe finement le capital et le travail pour produire, dans la pratique les changements technologiques n'affectent pas tous les travailleurs de la même façon. Certains s’aperçoivent que leurs compétences sont complémentaires aux nouvelles technologies. D'autres se retrouvent sans travail.


Prenez les ordinateurs. Au début du 20e siècle, un "ordinateur" était un travailleur, ou une salle de travailleurs, faisant des calculs mathématiques à la main, et souvent le point final du travail d'une  personne, constituait le point de départ de la suivante. Le développement du calcul mécanique puis informatique a rendu ces dispositions obsolètes. Mais dans le même temps, il a considérablement augmenté la productivité de ceux qui ont utilisé les nouveaux ordinateurs dans leur travail.


Beaucoup d'autres innovations techniques ont des effets similaires. De nouvelles machines ont déplacé des artisans vers de nombreuses industries, du textile à la métallurgie. Dans le même temps, cela a permis de produire beaucoup plus qu’un artisan ne le pouvait auparavant.


Joueur de piano

Pour qu’une tâche soit remplacée par une machine, cela aide beaucoup si, comme le travail des ordinateurs humains, celle-ci est déjà très routinière. D'où la disparition des emplois de travail à la chaine sur des lignes de production et des tenues de registres de comptabilités, laissés aux robots et à la feuille de calcul. Pendant ce temps, un travail moins facile à décomposer en série de tâches stéréotypées, si gratifiant, comme peut l’être la gestion des autres travailleurs et l'enseignement des enfants, ou plus astreignant comme le rangement et le nettoyage des lieux de travail en désordre, a augmenté en proportion de l'emploi total.


Mais l'aspect "de course" du changement technologique signifie que de tels travailleurs ne peuvent pas se reposer sur leurs fiches de paies. Les entreprises expérimentent constamment de nouvelles technologies et processus de production. L'expérimentation de différentes techniques et modèles d'affaires exige de la souplesse, ce qui est l’avantage essentiel d'un travailleur humain. Pourtant, au fil du temps, alors que les meilleures pratiques sont élaborées et codifiées, il devient plus facile de briser la production en éléments de routine, puis d’automatiser ces éléments autant que la technologie le permet.


Pour que l'automatisation fasse sens, comme le souligne David Autor, économiste à l'Institut de technologie du Massachusetts (MIT), dans un article de 2013, le simple fait qu'un travail peut être automatisé ne veut pas dire qu’il le sera ; les coûts relatifs ont aussi leur importance. Quand Nissan produit des voitures au Japon, remarque-t-il, le constructeur s'appuie fortement sur les robots. Dans ses usines en Inde, en revanche, l'entreprise s’appuie davantage sur l'emploi local pas cher.


Même quand les capacités des machines s'améliorent rapidement, cela peut encore signifier quelque chose plutôt que de rechercher des ressources toujours moins chères pour un travail de plus en plus qualifié. Ainsi, depuis les années 1980 (une époque où, en Amérique, la tendance à l'éducation universitaire se stabilisait) les travailleurs de là-bas et d'ailleurs se sont retrouvés face à la concurrence accrue à la fois des machines et des travailleurs à bas prix des marchés émergents.


De tels processus ont constamment et sans relâche contraint le travail dans le secteur manufacturier des plus riches économies. La part de l'emploi dans le secteur manufacturier américain a fortement diminué de près de 30% à moins de 10% depuis les années 1950. Dans le même temps, les emplois dans les services ont grimpé, passant de moins de 50% de l'emploi à près de 70% (voir le tableau ci-dessous). Il était donc inévitable que les entreprises commenceraient à appliquer la même expérimentation et la réorganisation des activités de service.


Une nouvelle vague de progrès technologique peut accélérer considérablement cette automatisation de travail cérébral. Les preuves s'accumulent, que le progrès technologique rapide, qui caractérisait la longue période de croissance rapide de la productivité du 19ème siècle jusqu’aux années 1970, est de retour. Le genre de progrès qui permet aux gens de mettre dans leur poche un ordinateur qui est non seulement plus puissant que n'importe lequel dans le monde il y a 20 ans, mais qui a aussi beaucoup plus d’applications et un plus grand accès aux données utiles, ainsi qu’à d'autres personnes et machines, a des implications pour toutes sortes de métiers.


Le cas a été étudié, pour une période de croissance économique fortement perturbée, par Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, professeurs au MIT, dans "Le Deuxième âge de la machine", un livre qui sera publié plus tard ce mois-ci. Comme la première grande ère de l'industrialisation, affirment-ils, cette vague devrait fournir d'énormes avantages, mais pas sans une période déroutante et inconfortable de changements. Leur argument repose sur une spécificité sous-estimée de la croissance exponentielle de la vitesse de calcul des microprocesseurs, de la capacité de mémoire et autres paramètres de l'ordinateur : qui font que la capacité de progrès des ordinateurs au cours des prochaines années est toujours égal au progrès qu'ils ont fait depuis le tout début. M. Brynjolfsson et M. McAfee estiment que le principal obstacle à l'innovation est le temps qu'il faut aux sociétés à trier les nombreuses combinaisons et permutations des nouvelles technologies et des modèles économiques.

Capacité de stockage d'une carte SIM multipliée par 1000 en 9 ans...

Une progression étonnante des inventions semble crédibiliser leur thèse. Il y a dix ans des économistes férus de technologie affirmaient que conduire des voitures dans la circulation était le genre d’action humaine qu’il était fort peu probable que des ordinateurs puissent maitriser. Maintenant que des voitures Google circulent à travers la Californie sans pilote, plus personne ne doute qu’une telle maîtrise soit possible, bien qu’il soit encore difficile de deviner quand ces voitures entièrement indépendantes arriveront sur le marché.


Le meilleur des mondes

Même après que les ordinateurs aient battu les grands maîtres aux échecs (ce que l'on croyait très peu probable), personne ne pensait qu'ils pourraient gagner contre des joueurs de jeux de rôle en forme libre jouées en langage naturel. C’est alors que Watson, un superordinateur doté de la reconnaissance de modèle de comportement, développé par IBM, a battu les meilleurs concurrents humains au populaire jeu de culture générale américain, le fameux quiz "Jeopardy", syntaxiquement espiègle. Des versions de Watson sont commercialisées pour les entreprises à travers une gamme d'industries pour aider à toutes sortes des problèmes de reconnaissance des formes de comportements. Ses sens se développeront, et ses coûts diminueront, autant que les entreprises saurons tirer parti de ses capacités.

Les machines ne sont pas seulement plus intelligentes, elles ont également accès à beaucoup plus de données. La combinaison de grandes quantités de données et de machines intelligentes permettra de prendre le contrôle d’activités de ventes en gros, dans d'autres cas, elle permettra aux entreprises de faire plus avec moins de travailleurs. Des programmes d’exploration de textes ou "d'extraction de connaissances" (Text-mining en anglais) remplaceront des emplois dans les services juridiques. Les biopsies seront analysées de manière plus efficace par le logiciel de traitement d'image que par des techniciens de laboratoire. Les comptables suivront les agents de voyages et les caissiers dans la direction du chômage, à proportion que les logiciels financiers s’amélioreront. Les machines rédigent déjà plutôt bien un fil d’actualité de résultats sportifs et de données financières.


Les emplois qui ne sont pas facilement automatisés peuvent toujours être transformés, la nouvelle technologie de traitement des données pouvant fracturer les emplois "cognitifs" en tâches de plus en plus petites. De même que cela ouvrira la voie à l’automatisation ultime, cela pourrait réduire le contentement que procure un tel travail, de même que la satisfaction de réaliser certaines tâches diminua au 19ème siècle suite à leur fragmentation et déqualification. Si de tels emplois persistent, ils pourraient déclencher le détecteur "de boulot à la con" de M. Graeber.


Etre à présent capable de faire le travail du cerveau n’empêchera pas les ordinateurs de faire de plus en plus le travail manuel de jadis. Les concepteurs de la dernière génération de robots industriels parlent de leurs créations comme étant capables d’aider les travailleurs plutôt que de les remplacer ; mais il n’y a guère de doute que la technologie sera en mesure de faire un peu des deux, probablement plus qu'un peu. Un chauffeur de taxi deviendra une rareté dans nombre d’endroits dans les années 2030 ou 2040. Cela peut sembler une mauvaise nouvelle pour les journalistes qui comptent sur eux comme la source la plus fiable de nouvelles locales et de ragots. Mais restera-t-il beaucoup de journalistes que cela souciera ? Y aura-t-il des pilotes de lignes ? Des agents de police pour la circulation ? Ou des soldats ?


Il y aura toujours des emplois. Même M. Frey et M. Osborne, dont l’étude affirme que 47% des catégories d'emplois seront ouvertes à l'automatisation dans les deux prochaines décennies, concèdent que certains emplois, surtout ceux actuellement associés à des niveaux élevés d'éducation et des salaires élevés, survivront (voir tableau ci-dessous). Tyler Cowen, économiste à l'Université George Mason et blogueur très lu, écrit dans son dernier livre, "La moyenne est terminée", que la tendance dans les pays riches s’oriente vers un petit groupe de travailleurs ayant des compétences très complémentaires avec l'intelligence artificielle, pour qui il a de grands espoirs, mais beaucoup moins pour les autres.

(NDT : Plus votre métier est proche de 1 plus il risque de disparaitre...)

 

Et bien que M. Brynjolfsson et M. McAfee soulignent à juste titre que le développement des modèles économiques qui font le meilleur usage des nouvelles technologies, continueront de faire appel à l’intuition et la flexibilité humaine, il est également vrai que la deuxième ère de la machine rendra les tâtonnements et erreurs plus faciles. Il sera terriblement facile de lancer une start-up, mettre un nouveau produit sur le marché et de vendre à des milliards de consommateurs dans le monde (voir l'article). Ceux qui créeront ou investiront dans des idées à succès pourront en obtenir des rendements sans précédent.

Dans un livre à paraître, Thomas Piketty, économiste à l'Ecole d'économie de Paris, va dans le même sens, en affirmant que l'Amérique pourrait être la pionnière d'un modèle économique hyper-inégalitaire dans laquelle une élite de 1% constituée de détenteurs de capitaux et de "super-managers" s’approprierait  une part croissante du revenu national et accumulerait une part croissante de la richesse nationale. L’ascension de la classe moyenne – une innovation du 20ème siècle – avait généré un développement politique et social d’une importance considérable à travers le monde. L'écrasement de cette classe pourrait causer une politique plus conflictuelle, instable et potentiellement dangereuse.

Le risque de changements dramatiques est clair. Un avenir de chômage technologique généralisé est très dur à accepter pour beaucoup. Chaque grande période d'innovation a produit sa part de prophètes de malheur à propos du marché du travail, mais le progrès technologique n'avait jamais manqué auparavant de générer de nouvelles opportunités d'emploi.

Les gains de productivité dus à l'automatisation future seront réels, même s'ils profiteront surtout aux propriétaires des machines. Certains seront dépensés pour des marchandises et des services – professeurs de golf, aide ménagère et ainsi de suite, et le reste sera en grande partie investi dans des entreprises qui chercheront à croitre et sans doute embaucher plus de main-d'œuvre. Bien que l'inégalité puisse monter en flèche dans un tel monde, le chômage n’atteindrait pas nécessairement un pic. Le marasme actuel des salaires, comme celui de l'ère industrielle au début, peut n’être qu’une question temporaire, avec les bons moments sur le point de venir (voir le tableau ci-dessous).

 

Ces emplois peuvent sembler nettement différents de ceux qu'ils remplacent. Tout comme la mécanisation passé a libéré, ou contraint les travailleurs dans des emplois exigeant une dextérité plus cognitif, le passage vers l'intelligence artificielle pourrait créer de l'espace pour que les gens se spécialisent dans des métiers plus intuitifs, encore inadaptés aux machines : un monde d'artistes, de thérapeutes, de conseillers en amour et professeurs de yoga.


Même si cela inspire un peu de respect au premier abord, autant de travail émotionnel et relationnel pourrait devenir aussi critique dans l’avenir que l’avait été la métallurgie par le passé. Les normes culturelles changent lentement. Travailler dans l’industrie est encore souvent mieux considérés que faire du boulot de gratte papier, dès lors que l’on ne s’appesantit pas sur le côté financier. Pour certains observateurs du 18ème siècle, travailler dans les champs était intrinsèquement plus noble que de fabriquer des babioles.


Mais si la croissance dans les domaines de l'économie qui ne sont pas facilement automatisables fournit des emplois, cela n’améliore pas nécessairement les salaires réels (ndt : hors inflation). M. Summers souligne que les prix des produits bas de gamme ont chuté remarquablement au cours des dernières décennies. Le Bureau américain des statistiques du travail estime qu’aujourd'hui, on peut acheter l'équivalent d'une télévision du début des années 1980 pour un vingtième de son prix, si ce n’est que l’on ne fabrique plus de télévision de cette sorte. Cependant, les prix des produits qui ne relèvent pas de cette catégorie, et plus particulièrement l'enseignement universitaire et les soins de santé, ont grimpé. Si les gens ne vivaient que de produits bas de gamme, dont les coûts ont chuté en raison de la mondialisation et de la technologie, il n'y aurait pas eu de pause dans l'augmentation des salaires réels. C'est l'augmentation de ces valeurs qui ne sont pas mécanisées (dont la fourniture est souvent sous le contrôle de l'état et qui peut-être font l’objet de pénurie) qui explique qu'une paie ne permet pas de faire plus que ce dont on a l’habitude.


Donc, le progrès technologique appauvrit dans le court terme avant de profiter à tout le monde dans le long terme, et peut faire que les coûts de certaines choses deviennent plus cher en proportion de l’augmentation des revenus. L'innovation continue et l'automatisation peuvent aussi faire baisser les coûts dans quelques-uns de ces domaines récalcitrants. Ceux qui sont dominés par la pénurie – comme par exemple les habitations dans des endroits attractifs – pourront résiste à la tendance, comme pourront l’être les domaines où l'état tiendra à distance les forces du marché. Mais si l'innovation rend les soins de santé ou l'enseignement supérieur moins cher, ce sera probablement au détriment de plus d'emplois, et cela donnera lieu à encore plus de concentration de revenus.


La machine s’arrête

Même si les perspectives à long terme ne sont pas roses, quant aux possibilités de plus de richesse et de beaucoup de nouveaux emplois, cela ne signifie pas qu’il ne reste plus aux responsables politiques qu’à rester les mains dans les poches à ne rien faire en attendant. Les adaptations aux précédentes vagues de progrès se sont faites grâce à des réponses politiques et stratégiques. Les plus évidentes sont de massives améliorations du niveau d’éducation produites d'abord par le renforcement de l’enseignement universitaire et par la hausse de sa fréquentation. Des politiques visant à de telles améliorations semblent maintenant se mettre en place. Mais comme le souligne M. Cowen, les progrès des 19ème et 20ème siècles seront difficiles à reproduire.


Améliorer les compétences et l’accès au pouvoir des enfants d'agriculteurs et d'ouvriers du 19ème siècle a demandé un peu plus que leur offrir des écoles où ils pourraient apprendre à lire, écrire et faire de l'algèbre. Pousser une grande proportion des diplômés du secondaire à poursuivre leurs études avec succès  vers le supérieur sera plus difficile et plus couteux. Peut-être que l'éducation en ligne peu chère et innovante sera une nouvelle possibilité. Mais comme le fait remarquer M. Cowen, ces programmes peuvent n’être vraiment bénéfiques qu’aux étudiants les plus consciencieux.


Une autre raison pour laquelle l'adaptation précédente n'est pas nécessairement un bon exemple pour les futurs métiers est l'existence du bien-être. La condition de la jonction du prolétariat industriel au XIXe siècle fut la sous-alimentation et la privation. Aujourd'hui, en raison de mesures prises en réponse à ce problème, et dans une certaine mesure grâce à l'industrialisation, les gens dans le monde développé bénéficient d’allocations de chômage, d’indemnités d'invalidité et d'autres formes de bien-être. Ils sont aussi beaucoup plus susceptibles d'avoir des économies qu’un paysan d’autrefois. Cela signifie que le «salaire de réserve», le salaire au-dessous duquel un travailleur n’acceptera pas un emploi est maintenant élevé d’un point de vue historique. Si les gouvernements refusent de permettre que les travailleurs sans emploi ne chutent trop loin en dessous du niveau de vie moyen, alors ce salaire de réserve augmentera de façon constante, et jamais plus les travailleurs ne prendront du travail peu attrayant. Et plus celui-ci monte, plus grande est l'incitation à investir dans le capital plutôt que dans le travail.


Tout le monde devrait être en mesure de pouvoir profiter des gains de productivité – en cela, Keynes a été en phase avec ses successeurs. Son inquiétude à propos du chômage technologique constitue principalement un souci lié à une «phase temporaire d’inadaptation", la société et l'économie devant s’adapter aux plus grands niveaux de productivité jamais atteints. Cela ce pourrait bien. Toutefois, la société pourrait se trouver confronter à rude épreuve si, comme cela semble possible, la croissance et l'innovation offrent des gains aux hommes talentueux tandis que le reste de la population se raccrocherait aux possibilités d’emplois réduites et à la stagnation des salaires.

 

 

 

Alors que vous inspire cet article ?


Pensez-vous qu'il y aura une place pour vous ou vos enfants dans ce meilleur des mondes qui se construit ?


Le 24 mars dernier, je me suis fortement irrité des propos de M. Lamy, qui dans "28 minutes" l’émission du soir de la chaîne de télévision Arte, reprochait aux Français de ne pas vouloir entrer dans la mondialisation. Pour appuyer son discours moralisateur, il expliquait que c’était très bien que les Chinois fabriquent des t-shirts et les français des Airbus. Ayant failli avaler mon dîner de travers, j’ai alors envoyé ce tweet rageur :

M. Pascal Lamy fait partie de ses technocrates libéraux qui ont fait du rêve européen, cette horreur économique qui fait tant le bonheur des nationalistes et racistes de tous poils.

Voici donc l'avenir qui nous attend. Nous aurons le choix entre un poste prestigieux d'ingénieur chez Airbus ou Areva" (Non pas Areva, je plaisante), ou un emploi de larbin chez M. Lamy et ses amis.


Pensez-vous qu'il y ait une place pour nous dans cette Europe ?

 

 

Conclusion ?


Tout le monde ne peut pas être un génie de l’informatique ou le quelconque ingénieur d’une technique de pointe. Pas seulement pour une question de capacités intellectuelles (même si certains utopistes croient possible une société où tout le monde serait bardé de diplômes), mais parce qu’une telle société serait invivable !

Nous avons aussi besoins de paysans, de plombiers, de pâtissiers, de fleuristes et d’artistes, et même de doux rêveurs "inutiles" !

L'idéal serait de produire autrement et de partager le travail, comme l'explique si bien cet article du site Reporterre.

 

A moins que le dégoût de nous-mêmes, ne nous pousse déjà, consciemment ou non, à nous débarrasser de nous et à nous remplacer par des robots ou des êtres humains agissants comme tels ?

 

 

Post Scriptum :

Le sujet de cet article a été évoqué le 19 avril sur France Culture dans l'émission "Place de la Toile" de Xavier de la Porte. Vous pouvez l'écouter en cliquant sur le lien suivant : Plaidoyer pour une souveraineté numérique.

 

Intelligence artificielle ?

Un article du 29 avril 2014 du blog Neurologica nous apprend que le professeur Kwabena Boahen et d’autres ingénieurs de l'Université de Stanford ont annoncé qu'ils avaient mis au point une puce d'ordinateur sur le modèle du cerveau humain.

 

Plus d'infos sur l'informatique neuromorphique ? Visitez le site Progdupeupl.

 

 

 

Une autre solution ? Wink


Mise à jour le Mardi, 27 Décembre 2016 14:12
 

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